Samedi 17 octobre 2009

 

 Je venais de chercher avidement (mais en vain) des tisanes « nuit tranquille » qui, chose exceptionnelle, m’avaient permis de dormir bien (tranquillement) la veille, événement auquel je n’étais plus du tout habitué depuis longue date et qu’à la faveur d’un dîner, et, surtout, de conseils avisés en sa fin aboutissant à la dégustation de celles-ci, ces tisanes (« nuit tranquille ») que je dégustais (donc) et qui me firent l’effet tant recherché depuis de longs mois, c’est-à-dire le sommeil, mais que je ne trouvais pas ici, les tisanes, à l’image du sommeil, ces derniers mois, alors que les trouver, ces tisanes (« nuit tranquille »), m’eut (possiblement) permis de le trouver, lui, le sommeil (mais pas ici). Eh, oui.

 

 Je faisais la queue dans une supérette proche de mon domicile qui avait ouvert il y avait environ trois mois me faisant dire à l’époque que c’était bien pratique le fait d’avoir une telle supérette en bas de chez moi puisque cela me permettrait d’économiser l’énergie que je n’avais plus à cause des insomnies dont je souffrais depuis déjà quelques mois ne sachant pas alors, c’est-à-dire il y a environ trois mois, que je trouverais un jour des tisanes « nuit tranquille » qui y remédieraient, ce jour qui n’était pas aujourd’hui (mais hier), puisque je n’en trouvais pas (aujourd’hui), et j’y pensais, tout en faisant la queue (j’avais quand même en mains quelques huit ou neuf tablettes de chocolat noir soixante-quatorze pour cent, une grande bouteille de Schweppes et deux paquets contenant chacun deux paquets de café). Par suite, toujours dans cette interminable queue, je pensais également à ces nuits pendant lesquelles m’éveillant à des quatre heures du matin, je me disais mais tout de même c’est bien étrange que tu t’éveilles ainsi à des quatre heures du matin, et, surtout, c’est bien fatiguant que tu t’éveilles ainsi à des quatre heures du matin surtout lorsqu’il fallait me lever systématiquement (je dis bien systématiquement, là est le drame de mon affaire, j’y pensais aussi, j’y pensais très fort) systématiquement me lever à des six heures du matin, ce qui faisait que la nuit m’apparaissait la plupart du temps, pour ne pas dire systématiquement, comme une sorte de sieste, sieste bien évidemment trop courte, on l’aura compris, me fatiguant systématiquement, on l’a déjà dit, avec, cependant, comme touche positive ma récente et excellente nuit (la nuit dernière), avec mes tisanes « nuit tranquille », que je ne trouvais pas dans cette supérette (récemment ouverte). Mais, ayant à cœur de trouver une justification en chaque chose, je me disais qu’elle n’était pas encore très bien achalandée, cette supérette, car elle ne  vendait pas des tisanes « nuit tranquille » qui m’avaient permis de dormir la nuit précédente, c’est-à-dire la nuit dernière, c’est-à-dire quelque sept heures avant ma présence ici, ici dans l’unique queue de la non unique caisse de cette supérette ouverte il y a quelque temps (en bas de chez moi).

 

Tout cela est bien sympathique mais n’est que le cadre de la mise en place d’un autre événement (bien plus important) que j’aimerais vous raconter, événement très positif pour celle à qui je dis tout à coup bonjour, je veux parler de l’hôtesse de caisse comme on dit dans l’euphémique novlangue du patronat moderne qui tente d’y cacher, dans cette langue, me semble-t-il, tout un tas de petites galères qui font le charme de notre contemporanéité dont tout le petit personnel que je voyais s’agiter autour de moi en était sans doute porteur grâce à ces désignations pseudo valorisantes pour contraster, indiscutablement, avec leurs salaires pas du tout pseudo valorisants. Les termes hôtesse de caisse que j’entendis subitement en était un flagrant exemple plaçant quelque pauvre smicarde dans le monde envié des hôtesses (de luxe, de l’air etc.) mais le deuxième terme, caisse, ne faisait que rappeler l’enfermement social dont elles étaient immanquablement l’objet (le sujet étant trop aliéné pour en parler) accentué par la pauvreté de la rime qui liait les deux mots. J’entendis, donc, qu’une hôtesse de caisse était appelée par un haut-parleur autoritaire caché on ne sait où et qui en profita un instant pour enfin cesser son raffut publicitaire en laissant place à cet appel, cet appel d’une hôtesse de caisse, qui était priée de rejoindre sa caisse au plus vite pour y effectuer, on s’en doute, sa besogne au plus vite, c’est-à-dire pour servir (scanner) les (produits des) clients que nous étions et qui trépignions (en rythme) à la (jusqu’à présent) seule caisse ouverte, c’est-à-dire avant que celle à main droite n’ouvrît me faisant me précipiter, terme qu’il est bon de ne pas rattacher à l’ordinaire de ma vie, faisant me précipiter vers icelle, je parle de la caisse mais aussi de son hôtesse, non pas pour elle (quoique dans quelques minutes les perspectives changeront), mais afin de payer non pas les « nuit tranquille » (que je n’avais pas) mais les quelques tablettes de chocolat soixante-quatorze pour cent, le Schweppes et le café que j’avais entrepris d’acheter dans un geste hautement résigné pensant aux « nuit tranquille » que cela remplacerait éventuellement (surtout le chocolat parce que le café merci bien), sans la regarder, je parle de la cliente devant moi, ce qui aura son intérêt pour elle, je parle là de l’hôtesse de caisse que l’on ne connaît pas encore assez.

 

Quand ce fut mon tour, je ne remarquai pas qu’elle fût blonde, je ne remarquai pas qu’elle fût grande, je ne remarquai pas qu’elle fût élancée avec, néanmoins, de généreuses formes qui en équilibrait l’ensemble (que je ne remarquai pas), l’ensemble de cette hôtesse de caisse (que je ne regardais pas) et qui me dit tout à coup qu’elle s’excusait (ça, je le remarquai). De nature globalement courtoise, je lui rétorquai que je lui en priais, je vous en prie lui dis-je, avant qu’elle ne me regardât d’un drôle d’air que ses mots estompèrent bienheureusement lorsqu’ils m’apprirent que je n’étais pas du tout le destinataire de ses excuses, ses excuses que j’avais prises pour moi, on se demande d’ailleurs bien pourquoi, mais peut-être était-ce un reste de la matinée, notamment lorsque cinq sixièmes ne cessèrent de m’en proférer espérant ainsi que je ne remplisse pas leurs carnets de correspondance pourtant il était trop tard, leur déclarai-je alors, il est trop tard le mal est fait, et, surtout les devoirs non (non faits), c’est bien ce que je cochai dans la case sous celle emplie, justement, des mots devoirs non-faits, malgré les nombreuses excuses qu’ils m’adressaient (sans parler de leurs mines empreintes d’une terreur tentant de me signaler implicitement que je commettais un acte affreux aux conséquences les plus effroyables sur leurs jeunes esprits dont j’aurai un jour à répondre lorsque la justice règnera enfin en ce bas monde), pas comme cette hôtesse de caisse, donc, face à moi, qui ne m’en adressait pas, à moi, moi qui y étais habitué, moi qui n’avais pas mes « nuit tranquille » (remplacés, entre autres, par des tablettes de chocolat soixante-quatorze pour cent), moi qui remplissais des sacs plastique de tablettes de chocolat soixante-quatorze pour cent (pour remplacer mes « nuit tranquille »), moi qui lui dis que je m’étais bien demandé pourquoi elle m’avait adressé des excuses mais, habitué depuis maintenant de longs mois à ne pas comprendre toutes les péripéties de ma vie, notamment les dernières en date, je l’étais cependant, habitué, à réagir promptement à leurs manifestations sans même en comprendre les causes dont les miennes réactions en étaient comme des sortes de réflexes conditionnés et inconscients qui me permettaient de gérer tout cela (appelant tout cela les causes et les manifestations des péripéties dont mes réactions en étaient les conséquences (que je ne gérais guère, pour tout dire)) avec le plus d’insouciance possible ou, plutôt, avec le moins de gravité pour être au plus près de la vérité.

 

Comprenant donc que je n’étais pas le destinataire de ses excuses tout en le lui signifiant oralement d’une façon qui appelait un supplément d’informations de sa part, elle ajouta que c’était passqu’elle l’avait tapée voulant assurément parler de la précédente cliente. Ah bon, crus-je bon de répondre, parce que vous tapez les clients dans ce magasin (je n’osai dire supérette). Mais non mais c’est elle (elle commença de rire : hihihihihihi) que j’ai tapée enfin j’l’ai pas tapée mais bon voilà quoi hihihihihihi. Je lui dis que je pouvais comprendre la nécessité de taper quelque client lorsque la circonstance le demandait. Mais j’l’ai pas tapée ôôôôôôh hihihihihihihihihihi. Oh, vous savez, je n’ai rien vu, et vous l’avez bien vu que je ne comprends pas grand-chose à c’qui s’passe autour de moi. Hihihihihihihihihihihihi. J’accepte même les excuses qui ne me sont pas adressées alors hein je peux bien comprendre que vous tapiez les clients. Hihihihihihihihi. Du moment que vous ne me tapez pas, moi. Ah bah ça c’est sûr hihihihihihihi. Et puis les clients doivent bien le mériter des fois, hein ? Ouais du moment qu’c’est pas vous hihihihihihi. Je ne vous le fais pas dire. Ah bah ça c’est bien les hommes hihihihihihihihi, dix euros vingt-cinq. Alors, attendez voilà le principal, déjà un deux trois, voilà cinq centimes. Voilà vingt centimes. Ah j’ai même le compte dis-je en sortant deux biftons de cinq et pendant qu’elle me faisait un grand sourire contrastant avec les horribles cris de celui qui devait être son patron et qui les poussait, ces maudits cris, comme si ceux-ci eussent pu accélérer le vidage des cartons qui encombraient toute l’allée par les employés dont je ne connaissais pas l’officielle désignation de leur métier, cris signifiant également que la pause comique était sûrement terminée entre l’hôtesse de caisse et votre serviteur qui fit le clown pendant quelques minutes et qui laissa, à regret, derrière lui, c’est-à-dire à cette caisse, son hôtesse, c’est-à-dire un bonheur de quelques secondes qu’il pensa pouvoir être étiré en de vertigineuses proportions contenant des mots jusqu’alors inconnu de lui et auxquels ils se mit à penser, des mots tels que complicité, couple, ou encore vie commune dont l’idée ne faisait que se dissiper à mesure qu’il s’éloignait de cette supérette tel le narrateur dans le train à la fin des Jeunes filles en fleurs, lui semblait-il, qui s’éloigne de la laitière qui venait de distribuer du lait aux voyageurs du train jusque-là arrêté, qui ne l’était plus, arrêté, faisant prendre conscience à ce même narrateur que la possibilité de vie qu’il venait d’imaginer près de cette laitière, au milieu de ces montagnes, s’éloignait avec le train (dans lequel il se trouvait) et qu’elle serait toujours absente de l’autre vie vers laquelle je m’en allais (de plus en plus vite) et qui ne contenait pas (encore) des « nuit tranquille ».

 

 

Par Xavier Briend
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Mercredi 16 septembre 2009

 

 

Aussi ce tube de colle percé était-il en quelque sorte l’événement qui devait me montrer le chemin de la vérité. Pour faire amende honorable, je déclarais humblement à la jeune assemblée réunie devant moi que, décidément, les trousses étaient pourvues d’insondables mystères qui dépassaient tout entendement et que cet événement (le tube de colle percé) dont j’étais à nouveau le témoin médusé venait confirmer la validité de la règle dont je venais de prendre conscience et que je me proposais d’exposer. Il y avait, tandis que de jeunes sixièmes concentraient toutes leurs fragiles facultés, toute leur fragile bonne volonté, toute leur fragile application, tout leur sérieux (tout aussi fragile), il y avait, dis-je, toujours quelque méchante trousse pour le déranger (ce sérieux) en leur présentant (subrepticement) quelque tube de colle (toujours) percé dont le contenu se répandait (malicieusement) sur la table, sur le cahier et, plus systématiquement, sur de (candides) doigts, obligeant le plus souvent leurs jeunes propriétaires à faire appel à mon aide face à cette injustice, cette odieuse injustice dont je semblais le plus souvent être le bras armé qui la prolongeait (cette injustice) à cause de la méchante ironie que j’offrais au lieu du secours que leurs yeux de biche affolée appelaient. J’en convenais en ce jour.

 

Je leur précisai que, lors de discussions inquiétées dans la salle des professeurs, d’autres incidents étaient parfois signalés. Il n’était pas rare d’entendre parler de chutes inexpliquées de corps d’enfants sur le sol comme si ce dernier s’ingéniait à aimanter ceux aimantés par le savoir, des traversées sidérantes de morceaux d’objets plastique dont la forme n’évoquait rien de connu à ce jour brisaient également la dignité de nos conférences. J’ajoutai que nous étions souvent les malheureux observateurs, nous autres, leurs professeurs, d’autres phénomènes inexplicables tels l’apparition de morceaux de règle en pleine ascension dans le studieux silence d’un ensemble d’enfants en plein travail comme si, à nouveau, un sort dont je m’acharnais à trouver les responsables en de toujours semblables élèves (mais c’en était fini désormais, je l’assurais) qui m’exprimaient leur innocence de différentes façons dont la vive indignation était la plus répandue, un sort, donc, empêchait toute sérieuse réflexion collective de la part de ceux qui ne demandaient que cela et ne pouvaient l’obtenir, malgré leurs efforts répétés, et il est bon d’insister sur ces derniers mots, car étant dérangés par ces révoltantes manifestations briseuses de quiétude et qui, pour couronner le tout, étaient accusés, je parle toujours de mes jeunes auditeurs, de l’innocente jeunesse qui buvait mes mots, accusés, donc, d’être les causes des conséquences qu’ils subissaient. Ainsi subissaient-ils. C’en était trop. J’arrivai au bout du chemin de la vérité et je m’expliquais mieux les mines déconfites empreintes de gravité et de révolte contenue face aux reproches dont j’accablais leurs possesseurs. Mais c’était le passé, je comprenais mieux, oui, déclarais-je à mes ouailles avec l’enthousiasme et la solennité que suscite la révélation, la même dont ils firent preuve, par exemple, le jour où ils saisirent le fonctionnement de l’adjectif épithète liée au nom, je leur déclarai donc que je comprenais mieux la stupeur que le tremblement indigné de leurs petits corps suggérait.

 

Je continuais mon discours sur ces phénomènes, ces étranges événements que nous endurions depuis le début de l’année en déclarant que les stylographes eux-mêmes allaient jusqu’à fuir en une direction qui choquait la commune acception du mot gravité en, écoutez donc bien cela, en remontant, oui, en remontant l’instrument afin de mieux s’étaler sur d’innocentes mains qui, toujours aussi innocemment, parfaisaient malgré elles, je dis bien malgré elles, et c’était là le plus scandaleux de l’affaire, parfaisaient donc la catastrophe en répandant l’encre qu’ils renfermaient sournoisement, ces maudits stylographes, sur les tables et les cahiers des alentours mais aussi sur les visages concentrés d’enfants tout d’un coup métamorphosés en d’effrayants guerriers.

 

Content de mon discours blagueur, je parvenais à la salle des professeurs puis à la salle attenante dite salle de la photocopieuse. J’attendais qu’une quelconque et interchangeable charmante collègue finisse ses soixante-douze copies en un rien de temps (me dit-elle) pour tenter de faire les cinq malheureuses miennes. Je dis bien pour tenter car c’était sans compter sur la défaillance de la machine qui nous administra son refus en un bruit strident qu’un message rouge indiquant « toner » confirmait terriblement (terrible message qui me fit terriblement trembler en repensant à ceux tout aussi terribles que j’avais déjà fuis à Brest et qui étaient souvent énoncés brutalement par tel personnage barbu et délicieusement réactionnaire que nous donna la bande dessinée belge passéiste). L’alerte fut aussitôt donnée au collègue chargé de ce genre de problème et je voyais doucement s’éloigner la possibilité de faire mes cinq copies sur l’océan de calme administratif qu’affichait celui chargé de ce genre de problème. Nous commencions à faire foule devant le spectacle de cette désolation (aussi préférai-je me réciter mentalement quelques fragments de L’Acacia) lorsque l’un de nous s’étonna que la machine ne fût pas reliée téléphoniquement à quelque réparateur prêt à intervenir à la moindre alerte. Je n’eus pas l’audace de proposer une journée d’action connaissant l’opprobre que mon manque de sérieux provoquait parmi la canaille gauchiste lorsqu’il m’arrivait de vouloir solutionner un problème. Le collègue responsable (mais pas coupable) nous avoua qu’elle (la machine) le fut pendant un temps mais qu’elle, je parle bien de la photocopieuse, mais qu’elle s’amusait à appeler les pompiers et qu’il avait fallu la débrancher de toute urgence.

 

Tel le narrateur d’À la recherche du temps perdu qui réalise, au début de Sodome et Gomorrhe, je crois, lorsqu’il observe, caché, si mes souvenirs sont bons, la foudroyante rencontre entre Charlus et Jupien, tel ce narrateur qui réalise donc l’existence d’un autre monde, d’un monde qu’il ne connaissait pas, un monde pour lui inconcevable, dont il n’eut pu même pas imaginer l’existence auparavant, tel ce narrateur donc, j’entrevis un monde que je ne connaissais pas jusqu’à maintenant et je me rendais compte que les objets en lesquels les superstructures capitalistes ne m’avaient fait voir jusqu’à maintenant qu’une (fausse) libération ne sont, et de tout temps, que le siège d’un insondable mystère dont j’avais, bien malgré moi, annoncé les grandes lignes à mes élèves quelques minutes auparavant.

 

Par Xavier Briend
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Samedi 2 mai 2009

Le mois est haïssable

 

         Il y avait foule ce matin-là, ce vendredi matin, quand j’arrivai en retard au lieu du rendez-vous que j’avais bien fermement fixé la veille à l’angle du boulevard et de la grande rue menant à la grande gare, d’un côté, et à l’église, de l’autre côté, c’est-à-dire du côté où j’allais et où je ne la vis pas, au lieu du rendez-vous, me disant que j’avais oublié mon téléphone portable, que j’avais toujours sur moi d’habitude (même en cours), et là, c’est-à-dire le jour où il ne fallait pas l’oublier parce qu’il était évident que le rendez vous (que j’avais fermement fixé la veille) était susceptible d’une modification au moment même de sa réalisation, c’est-à-dire là, lorsque j’arrivai, en retard (c’était bien ça la modification), au lieu du rendez-vous, et, évidemment, ne voyant personne me disant que ça y était, que j’allais me retrouver seul devant l’église (si on enlève la foule), et que la journée commençait bien, déjà qu’avec le but de notre rendez-vous, elle commençait mal.

      Puis tentant la tranquillisation en m’inventant des excuses auprès d’elle qui m’attendait et qui avaient l’avantage, je parle des excuses, 1) d’exister 2) de me dire que je la retrouverai (sans s, c’était du sûr) et, donc, me disant que décidément le vélib’, le sacré vélib’, pensai-je lui dire, à elle, ah le sacré vélib’, lui dirai-je (toujours sans s), je venais d’envoyer les paroles d’une chanson par mail mais je n’allais quand même pas lui dire ça, à elle qui m’attendait, je devrais dire toi car la troisième personne à un je ne sais quoi de malencontreux, toi, donc, heureusement, tu me retrouvas en hélant ma grande taille au-dessus de la foule au milieu de laquelle je me précipitai afin de fêter ces retrouvailles et de montrer que moi aussi j’étais bien entouré même si je me trouvais seul quelques instants auparavant à l’angle d’un boulevard et d’une grande rue à ne rien me dire d’intéressant, mais alors rien, vraiment rien, tandis que, maintenant, c’était avec une allure décidée, et bien entouré, que je me trouvais au milieu du boulevard, en direction de l’église devant laquelle tu te trouvais, toi, arrivée à l’heure, évidemment, et dans laquelle il se trouvait,lui, je devrais dire toi pour parler de lui, toi, donc, dans l’église. C’est moins malencontreux, surtout pour parler de lui, enfin de toi pour qui nous étions venus, nous. Nous tous.


       Nous étions tous immobiles. Et tout graves, et tout statiques, et tout empêtrés dans une gêne que nous cachions pudiquement avec une méchante tristesse dont je me rendis compte tout de suite avant de voir que, décidément, j’étais à nouveau bien entouré puisque, pour une fois, tout le monde portait la couleur que j’affectionne, tous sur la place noire de monde. Et puis, il ne me fallut pas longtemps non plus pour sentir que la position que j’avais adoptée et qui était celle que tout le monde avait adoptée, il faut bien le dire, comme s’il s’agissait là d’une grande complicité, d’une grande entente, ce qui était une grande première pour ma part avec l’espèce humaine, bref, d’une grande communion, cette position, donc, était celle qui correspondait à la possibilité d’une bonne observation de l’église dont nous pouvions voir l’intérieur sur un écran géant, le bon point de vue sur celui-ci, certes, et nous étions tous là pour cela, mais aussi celle, je parle de la position, qui correspondait le mieux à l’exposition sud/sud-est au soleil qui, conséquemment, commençait à me bronzer gentiment le côté droit du visage si bien que je me disais ou plutôt que je devais me dire, je préfère, en effet, nuancer un peu cela, enfin non, je ne me disais rien, je ne devais rien me dire, à vrai dire, je me dépitais simplement lorsque mon anonyme voisine dont je venais subitement de prendre conscience de l’existence par les pleurs qu’elle tentait d’étouffer décida de franchement pleurer. Je m’apprêtais à ne pas lui faire remarquer lorsqu’elle éclata vraiment en sanglots à l’arrivée d’un homme (un frère (comme nous l’étions tous, il le disait sur l’écran et puis il parlait de toi même qu’à un moment il dit briser l’instant fragile alors là nous nous sommes regardés, ma voisine et moi, mais pas celle-là, pas celle qui était avec un homme) un frère, donc, ou un ami ou un amant) un homme, donc, dans les bras puis sur les épaules duquel elle abattit ses sanglots tandis qu’à ma gauche la présentatrice d’i-télé ne me faisait même pas tourner la tête, que je ne la regardais même pas en ne me disant même pas qu’aujourd’hui c’est vendredi et j’voudrais bien qu’on m’aime. Non, je ne pensais d’ailleurs pas, bien que l’heure du déjeuner que je ne ratais habituellement pour rien au monde fût proche, je ne pensais d’ailleurs pas, bien qu’il y eût, c’est ce que j’imaginais, des filles autour de moi mais pas celles de Jérusalem, pas de miel, pas de lait, ni de vin d’épice, juste un peu d’amour est aussi fort que la mort que nous regardions d’ailleurs bien attentivement sur l’écran géant, je parle de ta mort, ce qui me semblait, pour ma part, incroyable, te rendant incroyablement vivant par cette absence qui s’annonçait., et je pensais à tous ces vertiges que tu avais fixés avec amour dans tes chansons bancales. Je devais finalement penser à quelque chose comme cela pour tout dire.

       Les quelques éclats maladroits d’orgue qui n’étaient pas prévus et que nous venions d’entendre pendant quelques secondes étaient, pour moi du moins, comme un hommage à ton œuvre, avec la fausse maladresse assumée de tes chansons qui sont des bijoux, ta voix de canard, tes arrangements étrangement beaux, comme venus d’un autre monde, peut-être un paradis du nôtre, tes paroles toujours à la limite de tomber avec leurs jeux de mots toujours sur le fil, si l’on me permet l’expression, toujours à la limite de basculer dans le ridicule, mais non, mais non, toujours debout, toujours sur la ligne blanche, celle sur laquelle nous te voyons pareillement et faussement maladroit, lui tenir la main, à elle, elle qui était là, pas ma voisine, ni l’autre, ni celle qui était en jogging vert et qui disait à son alcoolique à casquette comment elle s’y prendrait pour son enterrement que j’avais subitement envie de provoquer, non, je parle de ta femme qui se tenait avec toi sur un fil, une crête, que sais-je, dans les images des avant-derniers concerts. Et qui se tenait toujours debout, comme toi, mais toi, tu étais désormais debout dans ton cercueil rouge. Ta femme, comme nous, tout en noir et qui dit au micro, ça je m’en souviens bien, je t’aime je t’aime tant, ça, c’était une sorte de sale piège qui a bien failli nous faire chuter. Mais non, nous étions bien débout et je repensais à ce déséquilibre rattrapé en permanence dont je parlais quelques lignes plus haut, lorsque tu lui tenais la main, et que ce n’était pas qu’une aide, que ce n’était pas que tes poèmes, mais simplement ton élégance.

         Et puis, les autres sont sortis. Il y avait des acteurs, des musiciens, un assassin, un cinéaste, des chanteurs, une ministre, un qui s’occupe du vestiaire à la BNF, un prêtre, des enfants et ta femme. Quand tu es sorti dans ton cercueil rouge, nous t’avons tous applaudi. Il y avait même une espèce de rocker mal rasé qui balançait du riz et quelques cris de mouettes qui ne me firent pas immédiatement penser, comme d’habitude, à Saint-Malo, mais confirmaient qu’il fût impossible de penser à autre chose que cela, comme si elles-mêmes, les mouettes, hurlaient en faveur de toi avec leur cri indigné de mouettes indignées, ce qu’il fallait faire justement mais que nous ne pouvions pas faire, nous autres, c’est-à-dire des gens dans des chemises, juste applaudir dignement avec une espèce de rocker mal rasé qui balançait du riz et quelques cris de mouettes pour créer un élégant déséquilibre.

                                         

         Nous payâmes nos cafés à deux euros soixante et quittâmes la terrasse de ce trop petit trottoir qui n’était pas à l’angle d’un boulevard et d’une grande rue et je me dis que le soleil, décidément, était toujours présent mais cette fois, c’était la gauche de mon visage qui bronzait gentiment si bien que je ne devrais pas trop m’inquiéter, je serais (avec s) peut-être rouge des deux côtés. Ce serait mieux pour mon équilibre. 

 

 

Par xavierbriend
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