Je venais de chercher avidement (mais en vain) des tisanes « nuit tranquille » qui, chose exceptionnelle, m’avaient permis de dormir bien (tranquillement) la veille, événement auquel je n’étais plus du tout habitué depuis longue date et qu’à la faveur d’un dîner, et, surtout, de conseils avisés en sa fin aboutissant à la dégustation de celles-ci, ces tisanes (« nuit tranquille ») que je dégustais (donc) et qui me firent l’effet tant recherché depuis de longs mois, c’est-à-dire le sommeil, mais que je ne trouvais pas ici, les tisanes, à l’image du sommeil, ces derniers mois, alors que les trouver, ces tisanes (« nuit tranquille »), m’eut (possiblement) permis de le trouver, lui, le sommeil (mais pas ici). Eh, oui.
Je faisais la queue dans une supérette proche de mon domicile qui avait ouvert il y avait environ trois mois me faisant dire à l’époque que c’était bien pratique le fait d’avoir une telle supérette en bas de chez moi puisque cela me permettrait d’économiser l’énergie que je n’avais plus à cause des insomnies dont je souffrais depuis déjà quelques mois ne sachant pas alors, c’est-à-dire il y a environ trois mois, que je trouverais un jour des tisanes « nuit tranquille » qui y remédieraient, ce jour qui n’était pas aujourd’hui (mais hier), puisque je n’en trouvais pas (aujourd’hui), et j’y pensais, tout en faisant la queue (j’avais quand même en mains quelques huit ou neuf tablettes de chocolat noir soixante-quatorze pour cent, une grande bouteille de Schweppes et deux paquets contenant chacun deux paquets de café). Par suite, toujours dans cette interminable queue, je pensais également à ces nuits pendant lesquelles m’éveillant à des quatre heures du matin, je me disais mais tout de même c’est bien étrange que tu t’éveilles ainsi à des quatre heures du matin, et, surtout, c’est bien fatiguant que tu t’éveilles ainsi à des quatre heures du matin surtout lorsqu’il fallait me lever systématiquement (je dis bien systématiquement, là est le drame de mon affaire, j’y pensais aussi, j’y pensais très fort) systématiquement me lever à des six heures du matin, ce qui faisait que la nuit m’apparaissait la plupart du temps, pour ne pas dire systématiquement, comme une sorte de sieste, sieste bien évidemment trop courte, on l’aura compris, me fatiguant systématiquement, on l’a déjà dit, avec, cependant, comme touche positive ma récente et excellente nuit (la nuit dernière), avec mes tisanes « nuit tranquille », que je ne trouvais pas dans cette supérette (récemment ouverte). Mais, ayant à cœur de trouver une justification en chaque chose, je me disais qu’elle n’était pas encore très bien achalandée, cette supérette, car elle ne vendait pas des tisanes « nuit tranquille » qui m’avaient permis de dormir la nuit précédente, c’est-à-dire la nuit dernière, c’est-à-dire quelque sept heures avant ma présence ici, ici dans l’unique queue de la non unique caisse de cette supérette ouverte il y a quelque temps (en bas de chez moi).
Tout cela est bien sympathique mais n’est que le cadre de la mise en place d’un autre événement (bien plus important) que j’aimerais vous raconter, événement très positif pour celle à qui je dis tout à coup bonjour, je veux parler de l’hôtesse de caisse comme on dit dans l’euphémique novlangue du patronat moderne qui tente d’y cacher, dans cette langue, me semble-t-il, tout un tas de petites galères qui font le charme de notre contemporanéité dont tout le petit personnel que je voyais s’agiter autour de moi en était sans doute porteur grâce à ces désignations pseudo valorisantes pour contraster, indiscutablement, avec leurs salaires pas du tout pseudo valorisants. Les termes hôtesse de caisse que j’entendis subitement en était un flagrant exemple plaçant quelque pauvre smicarde dans le monde envié des hôtesses (de luxe, de l’air etc.) mais le deuxième terme, caisse, ne faisait que rappeler l’enfermement social dont elles étaient immanquablement l’objet (le sujet étant trop aliéné pour en parler) accentué par la pauvreté de la rime qui liait les deux mots. J’entendis, donc, qu’une hôtesse de caisse était appelée par un haut-parleur autoritaire caché on ne sait où et qui en profita un instant pour enfin cesser son raffut publicitaire en laissant place à cet appel, cet appel d’une hôtesse de caisse, qui était priée de rejoindre sa caisse au plus vite pour y effectuer, on s’en doute, sa besogne au plus vite, c’est-à-dire pour servir (scanner) les (produits des) clients que nous étions et qui trépignions (en rythme) à la (jusqu’à présent) seule caisse ouverte, c’est-à-dire avant que celle à main droite n’ouvrît me faisant me précipiter, terme qu’il est bon de ne pas rattacher à l’ordinaire de ma vie, faisant me précipiter vers icelle, je parle de la caisse mais aussi de son hôtesse, non pas pour elle (quoique dans quelques minutes les perspectives changeront), mais afin de payer non pas les « nuit tranquille » (que je n’avais pas) mais les quelques tablettes de chocolat soixante-quatorze pour cent, le Schweppes et le café que j’avais entrepris d’acheter dans un geste hautement résigné pensant aux « nuit tranquille » que cela remplacerait éventuellement (surtout le chocolat parce que le café merci bien), sans la regarder, je parle de la cliente devant moi, ce qui aura son intérêt pour elle, je parle là de l’hôtesse de caisse que l’on ne connaît pas encore assez.
Quand ce fut mon tour, je ne remarquai pas qu’elle fût blonde, je ne remarquai pas qu’elle fût grande, je ne remarquai pas qu’elle fût élancée avec, néanmoins, de généreuses formes qui en équilibrait l’ensemble (que je ne remarquai pas), l’ensemble de cette hôtesse de caisse (que je ne regardais pas) et qui me dit tout à coup qu’elle s’excusait (ça, je le remarquai). De nature globalement courtoise, je lui rétorquai que je lui en priais, je vous en prie lui dis-je, avant qu’elle ne me regardât d’un drôle d’air que ses mots estompèrent bienheureusement lorsqu’ils m’apprirent que je n’étais pas du tout le destinataire de ses excuses, ses excuses que j’avais prises pour moi, on se demande d’ailleurs bien pourquoi, mais peut-être était-ce un reste de la matinée, notamment lorsque cinq sixièmes ne cessèrent de m’en proférer espérant ainsi que je ne remplisse pas leurs carnets de correspondance pourtant il était trop tard, leur déclarai-je alors, il est trop tard le mal est fait, et, surtout les devoirs non (non faits), c’est bien ce que je cochai dans la case sous celle emplie, justement, des mots devoirs non-faits, malgré les nombreuses excuses qu’ils m’adressaient (sans parler de leurs mines empreintes d’une terreur tentant de me signaler implicitement que je commettais un acte affreux aux conséquences les plus effroyables sur leurs jeunes esprits dont j’aurai un jour à répondre lorsque la justice règnera enfin en ce bas monde), pas comme cette hôtesse de caisse, donc, face à moi, qui ne m’en adressait pas, à moi, moi qui y étais habitué, moi qui n’avais pas mes « nuit tranquille » (remplacés, entre autres, par des tablettes de chocolat soixante-quatorze pour cent), moi qui remplissais des sacs plastique de tablettes de chocolat soixante-quatorze pour cent (pour remplacer mes « nuit tranquille »), moi qui lui dis que je m’étais bien demandé pourquoi elle m’avait adressé des excuses mais, habitué depuis maintenant de longs mois à ne pas comprendre toutes les péripéties de ma vie, notamment les dernières en date, je l’étais cependant, habitué, à réagir promptement à leurs manifestations sans même en comprendre les causes dont les miennes réactions en étaient comme des sortes de réflexes conditionnés et inconscients qui me permettaient de gérer tout cela (appelant tout cela les causes et les manifestations des péripéties dont mes réactions en étaient les conséquences (que je ne gérais guère, pour tout dire)) avec le plus d’insouciance possible ou, plutôt, avec le moins de gravité pour être au plus près de la vérité.
Comprenant donc que je n’étais pas le destinataire de ses excuses tout en le lui signifiant oralement d’une façon qui appelait un supplément d’informations de sa part, elle ajouta que c’était passqu’elle l’avait tapée voulant assurément parler de la précédente cliente. Ah bon, crus-je bon de répondre, parce que vous tapez les clients dans ce magasin (je n’osai dire supérette). Mais non mais c’est elle (elle commença de rire : hihihihihihi) que j’ai tapée enfin j’l’ai pas tapée mais bon voilà quoi hihihihihihi. Je lui dis que je pouvais comprendre la nécessité de taper quelque client lorsque la circonstance le demandait. Mais j’l’ai pas tapée ôôôôôôh hihihihihihihihihihi. Oh, vous savez, je n’ai rien vu, et vous l’avez bien vu que je ne comprends pas grand-chose à c’qui s’passe autour de moi. Hihihihihihihihihihihihi. J’accepte même les excuses qui ne me sont pas adressées alors hein je peux bien comprendre que vous tapiez les clients. Hihihihihihihihi. Du moment que vous ne me tapez pas, moi. Ah bah ça c’est sûr hihihihihihihi. Et puis les clients doivent bien le mériter des fois, hein ? Ouais du moment qu’c’est pas vous hihihihihihi. Je ne vous le fais pas dire. Ah bah ça c’est bien les hommes hihihihihihihihi, dix euros vingt-cinq. Alors, attendez voilà le principal, déjà un deux trois, voilà cinq centimes. Voilà vingt centimes. Ah j’ai même le compte dis-je en sortant deux biftons de cinq et pendant qu’elle me faisait un grand sourire contrastant avec les horribles cris de celui qui devait être son patron et qui les poussait, ces maudits cris, comme si ceux-ci eussent pu accélérer le vidage des cartons qui encombraient toute l’allée par les employés dont je ne connaissais pas l’officielle désignation de leur métier, cris signifiant également que la pause comique était sûrement terminée entre l’hôtesse de caisse et votre serviteur qui fit le clown pendant quelques minutes et qui laissa, à regret, derrière lui, c’est-à-dire à cette caisse, son hôtesse, c’est-à-dire un bonheur de quelques secondes qu’il pensa pouvoir être étiré en de vertigineuses proportions contenant des mots jusqu’alors inconnu de lui et auxquels ils se mit à penser, des mots tels que complicité, couple, ou encore vie commune dont l’idée ne faisait que se dissiper à mesure qu’il s’éloignait de cette supérette tel le narrateur dans le train à la fin des Jeunes filles en fleurs, lui semblait-il, qui s’éloigne de la laitière qui venait de distribuer du lait aux voyageurs du train jusque-là arrêté, qui ne l’était plus, arrêté, faisant prendre conscience à ce même narrateur que la possibilité de vie qu’il venait d’imaginer près de cette laitière, au milieu de ces montagnes, s’éloignait avec le train (dans lequel il se trouvait) et qu’elle serait toujours absente de l’autre vie vers laquelle je m’en allais (de plus en plus vite) et qui ne contenait pas (encore) des « nuit tranquille ».